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sircome
5 décembre 2012

Climat : un problème « réchauffé » ?

Ce rapport de recherche détaille et analyse comment le thème des changements climatiques a été abordé et traité dans les médias généralistes en France entre 2007 et 2011. Principal résultat : « les journalistes parlent moins régulièrement de la question du climat, mais quand ils le font, la trame narrative qu’ils proposent est, à quelques variantes prés, la même. »

Cette recherche a été mandatée par le GIS « Climat, environnement et société », dans le cadre du projet ENVIGLOB, et réalisée de novembre 2011 à Juillet 2012 dans le cadre des "Études de l’IFP".

Référence : Comby Jean-Baptiste et Romanet Vincent, Un problème réchauffé ? Les changements climatiques dans les médias généralistes 2007‐2011, Rapport de recherche, Institut Francais de Presse de l’Universite Paris 2 & GIS ≪ Climat, environnement et societe ≫, Paris, 2012

Résumé

Le point d’interrogation du titre de ce rapport n’est pas innocent. Pour beaucoup, les changements climatiques constituent un problème réchauffé, passé de mode, qui n’intéresse plus grand monde. Pourtant, a rebours de cette interprétation du sens commun, l’examen scientifique de la médiatisation de la question du climat montre que c’est précisément parce qu’elle est parvenue à intéresser les décideurs situés au sommet de l’État que cette question a, en tant que telle, vu sa visibilité médiatique décliner depuis 2007.

Entre la fin des années 1990 et 2000, les entrepreneurs [1] du problème climatique (scientifiques, experts, (hauts) fonctionnaires, journalistes spécialisés ou encore « militants ») s’emploient à le valoriser médiatiquement, notamment en mettant en avant ses aspects fédérateurs pour montrer qu’il intéresse et concerne tout le monde.

À partir de 2000, des faits politiques (dont le Grenelle Environnement) viennent couronner cette entreprise symbolique et la question du climat acquière progressivement un statut public nouveau, celui de problème majeur pour les dirigeants de l’État. Or, à partir du moment où les promoteurs de la cause climatique ont atteint cet objectif, leur mobilisation prend une tournure et un sens différents. La configuration qu’ils forment peut se modifier et avec elle la manière dont le problème est appréhendé dans les médias.

Trois dynamiques sociales vont ainsi s’activer dans le prolongement de cette célébration médiatique et politique du problème. Celles-ci ne sont pas radicales et elles ne bouleversent pas l’épicentre social et symbolique du problème. Elles permettent simplement de comprendre pourquoi les médias vont peu à peu reléguer la question du climat à l’arrière-plan de leur agenda tout en faisant un lieu commun du débat public.

La première dynamique a comme effet de décentrer la configuration sociale du problème climatique des seuls médias pour l’orienter vers des arènes plus discrètes, dont celles où se prennent les décisions politiques. Les professionnels de l’information occupent dorénavant des positions moins centrales dans les relations entre les acteurs de la question climatique. Il s’ensuit une érosion de la visibilité médiatique du problème dans la mesure où sa valorisation auprès des journalistes, jugée moins prioritaire qu’au début des années 2000, n’est plus autant entretenue.

En parallèle se dessine une seconde tendance qui est l’envers de la première. Revers de la médaille médiatique, les entrepreneurs du problème climatique perdent le monopole de la parole publique sur ces enjeux. D’autres acteurs (des journalistes non spécialisés, des célébrités, des intellectuels, des scientifiques de disciplines voisines, etc.) souhaitent désormais livrer leurs points de vue sur le climat. Cette diversification sociale des personnes s’exprimant publiquement sur le problème a au moins deux conséquences. Tout d’abord d’inscrire la question du climat dans la toile de fond d’un nombre croissant d’enjeux de débat public. Les changements climatiques deviennent ainsi un lieu commun de la discussion publique ce qui relativise l’érosion de leur visibilité médiatique. Ensuite de permettre à des « points de vue dissonants » d’accéder plus facilement aux medias pour remettre en cause le consensus scientifique à propos de l’origine anthropique des changements climatiques et par la tenter de saper les fondements du caractère problématique de la question du climat.

Ce dernier point accentue une troisième dynamique qui correspond a une certaine crispation, au sein des rédactions de presse, face aux enjeux climatiques. Pour certains rédacteurs en chef, le récit climatique se serait terminé avec le sommet de Copenhague en 2009 et les polémiques alimentées par les « climato-sceptiques » ne les encouragent pas à le relancer.

Il n’en reste pas moins que le cadrage médiatique du problème climatique n’a pas été déstructuré par ces modifications sociales dont il faut souligner le caractère relatif. Certes les journalistes parlent moins régulièrement de la question du climat, mais quand ils le font, la trame narrative qu’ils proposent est, à quelques variantes prés, la même. Car ce qui se modifie c’est principalement l’intensité des échanges entre des acteurs globalement inchangés. La diversification sociale exposée ci‐dessus n’engendre pas la substitution des uns par les autres. Ceux qui entreprennent de définir le problème climatique, bien que moins actifs dans les médias, restent présents et bénéficient toujours d’un crédit élevé auprès des journalistes. Ils peuvent ainsi, quand ils en ressentent le besoin, faire efficacement barrage aux discours « climato‐sceptiques » qui se retrouvent cantonnés aux marges des médias généralistes.

Marginale, circonscrite à des espaces médiatiques consommés par des publics bien dotés en ressources culturelles, la visibilité médiatique des « points de vue dissonants » sur le climat est toutefois inhabituelle. Jouant et profitant du brouillage des frontières entre le savant et le politique, la « dissonance climatique » interpelle les scientifiques du climat au sujet de leurs attitudes à l’interface de la science et de la société. Elle invite à mener un travail collectif devant permettre de réaffirmer les contours des énoncés scientifiques afin qu’ils puissent être clairement distingués des autres formes de savoirs (tout aussi légitimes) et de la discussion politique. C’est en effet la place et le rôle de la science au sein des sociétés qui est ici en jeu.

Notes

[1] Le concept d’entrepreneur d’une cause ou d’un problème renvoie au travail pionnier d’Howard Becker (1963) et désigne des agents ou des groupes qui entreprennent de dénoncer publiquement une situation qu’ils estiment problématique

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