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10 octobre 2011

Collectivités et DD : le rôle stratégique de la com’

Fabien Thoumire est un expert en conception et évaluation des politiques publiques de développement durable. Il constate que les collectivités ne savent pas bien comment s’engager dans un véritable développement durable et il est convaincu que la communication fait partie intégrante d’une démarche réussie du développement durable.

Bonjour Fabien. Vous êtes un expert du développement durable pour les collectivités. Pouvez-vous nous décrire votre parcours et votre poste actuel ?

Bonjour. Je suis issu d’une formation universitaire en biologie et en environnement qui a fait de moi un généraliste des problématiques environnementales. À la sortie de mes études, j’ai intégré l’Agence régionale de l’environnement de Haute-Normandie (AREHN), basée à Rouen, en tant que chargé d’études. Mon activité principale était l’accompagnement des politiques environnementales des collectivités territoriales qui ne possédaient pas les compétences en interne ou qui souhaitaient bénéficier d’une expertise technique sur des thématiques spécifiques telles que la gestion et la valorisation de milieux naturels, la gestion des eaux pluviales par des techniques végétales, la restauration de milieux naturels terrestres ou aquatiques, etc. J’ai également beaucoup travaillé sur les dispositifs de suivi et d’évaluation des politiques environnementales en travaillant sur l’élaboration d’indicateurs et le suivi de ceux-ci.

Après 10 années passées à l’AREHN, j’ai souhaité quitter le milieu associatif pour intégrer et diriger un bureau d’études spécialisé dans l’accompagnement des politiques publiques de développement durable telles que les Agenda 21, les Plans Climat Énergie Territoriaux et, d’une façon générale, tous les projets de territoire prenant en compte les enjeux de développement durable.

Après avoir fait un passage en collectivité territoriale en tant que chargé de mission environnement-énergie-climat, je suis aujourd’hui responsable de la politique de développement durable de l’université de Rouen et je conserve une activité de consultant indépendant en tant que prescripteur Bilan Carbone et conseiller Cit’ergie (Cit’ergie est une démarche de labellisation européenne qui récompense les meilleures politiques publiques énergétiques).

Vous avez beaucoup travaillé en partenariat et au service de collectivités, pouvez-vous nous indiquer celles qui sont particulièrement motrices sur les questions de développement durable ? Certaines trainent-elles les pieds et pourquoi ?

Il est toujours difficile de distinguer les collectivités qui s’engagent véritablement, et de façon opérationnelle, dans une logique de développement durable de leur territoire. L’exercice est d’autant plus difficile que ces derniers temps la plupart des collectivités françaises communiquent en affirmant que le développement durable a toujours été inscrit dans leurs gènes. Effectivement, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans en être conscient, il est courant d’observer aujourd’hui des collectivités qui affirment avoir toujours pris en compte les enjeux de développement durable dans leurs politiques publiques. Bien évidemment, dans les faits, la réalité est toute autre.

La définition du développement durable est, par nature, multi-thématiques. Certaines collectivités ont développé des compétences et mobilisé des moyens dans des politiques sociales ou bien en matière de développement économique. D’autres encore sont des fers de lance en matière de politique environnementale et de performance énergétique. Toutes ces politiques appartiennent aux champs couverts par le développement durable et les collectivités particulièrement pilotes dans ce domaine sont celles qui arrivent à mener ces politique de front et de façon transversale tout en respectant les règles d’une démocratie participative, c’est à dire, laissant la possibilité à chacun (associations, citoyens, entreprises…) de participer et s’impliquer dans la co-construction du projet de son territoire.

Sans faire de discrimination régionale, il existe toutefois des régions françaises au sein desquelles les politiques de développement durable sont particulièrement nombreuses et novatrices. On peut citer les régions Île-de-France, Nord-Pas-de-Calais, Aquitaine, Alsace ou encore Pays de la Loire.

Il existe en France plus de 600 démarches d’Agendas 21 et on y trouve les collectivités les plus motrices au niveau national. Je ne sais pas si certaines collectivités « traînent des pieds » pour mettre en œuvre de véritables politiques de développement durable mais il est certain que le terme de développement durable est aujourd’hui très largement galvaudé et c’est devenu un mot-valise dans lequel on peut faire entrer tout et n’importe quoi. Aujourd’hui, on voit couramment des collectivités ou des entreprises s’afficher pionnières du développement durable sous prétexte qu’elles ont acheté un véhicule électrique, installé quelques panneaux solaires et ont mis des ampoules basse consommation dans l’entrée d’un bâtiment. C’est dommage et ça entretient la perception intuitive que le grand public a du développement durable en l’assimilant avec la seule thématique environnementale et en occultant les volets sociaux, économiques et de gouvernance. Cette approche globale et intégratrice peut sembler complexe et explique pourquoi certaines organisations, privées comme publiques, ne savent pas bien par quel bout elles peuvent s’engager dans un véritable développement durable.

Est-ce que vous pouvez nous présenter quelques actions de communication (ou, plus largement, de mobilisation) exemplaires, à la fois à destination des employés et des habitants, que vous avez pu découvrir au fil de ton parcours ?

La communication fait partie intégrante d’une démarche réussie de développement durable et j’ai eu la possibilité de découvrir de nombreuses opérations de communication, de sensibilisation et de mobilisation à travers mon expérience professionnelle.

D’une façon générale, lorsque l’on aborde le développement durable, j’estime que le temps du discours, qu’il soit écrit ou oral, doit être dépassé. La nature même de la notion de développement durable doit continuer à être expliquée et les films, les livres et les grands discours fondateurs du type de la Convention de Rio de 1992 auront toujours leur place et leur utilité pour maintenir cette « tension positive » au niveau des décideurs. Ceci étant dit, au regard de l’urgence des enjeux environnementaux, sociaux et économiques, nous devons rapidement passer à une phase opérationnelle ou chacun doit pouvoir se sentir concerné, impliqué et surtout devenir acteur. Ce dépassement de la prise de conscience doit faire appel à de nouvelles techniques de communication plus participatives, plus impliquantes et surtout plus ludiques afin de ne pas provoquer de prostration et d’inaction face à un discours culpabilisant et catastrophiste.

L’opération « AutoPatch : stop à l’autodépendance » de l’agglomération de Chambéry représente pour moi une opération de communication/mobilisation particulièrement réussie. Cette action a été menée dans le cadre de la politique énergie-climat de l’agglomération et l’objectif était de sensibiliser les habitants à l’impact de l’utilisation de la voiture individuelle tout en les incitant à utiliser es transports en commun.
Par un détournement du code médical, avec un clin d’œil au patch anti-tabac, l’opération Autopatch sort du champ traditionnel de la communication en touchant directement les automobilistes et en les incitant à tester l’offre de transports en commun de l’agglomération. Ainsi, sous la forme d’un théâtre de rue, des acteurs déguisés en médecins et en infirmières ont distribué, dans les embouteillages, des plaquettes de chewing-gum et des prospectus proposant une semaine de bus gratuit.
L’usage d’un ton décalé et humoristique a permis d’interpeller l’ensemble des publics dans un esprit de complicité et de convivialité. Toutes ces animations de rue ont été accompagnées par des campagnes d’affichages sur et dans les bus, sur les abris-bus et un dispositif médias a été mis en place au travers de la presse locale et nationale ainsi que sur les radios locales.
Cette action de communication représente selon moi une forme aboutie de la communication telle qu’elle doit être abordée sur des sujets parfois anxiogènes tels que l’augmentation du prix de l’énergie et la lutte contre le changement climatique.

Agenda 21, label Cit’ergie, plan climat territorial… En quelques phrases, en quoi consistent ces programmes d’actions ? C’est un peu le fouillis, non ?

Toutes ces démarches sont des déclinaisons de politiques environnementales plus ou moins thématiques et spécifiques. L’Agenda 21 est une politique de développement durable portée à l’échelle d’un territoire et interroge les compétences d’une collectivité au regard des trois piliers du développement durable. Le Plan Climat Énergie Territorial (PCET) est une politique de réduction des consommations d’énergie et de lutte contre le changement climatique. Le PCET peut représenter le volet énergie-climat de l’Agenda 21. Le label Cit’ergie est un processus de labellisation européen qui récompense les meilleures politiques énergétiques et climatiques. Il y a environ une trentaine de collectivités françaises engagées dans cette démarche d’excellence. Cit’ergie peut représenter le volet interne d’un PCET puisque le processus de labellisation évalue les différentes compétences de la collectivité au regard des enjeux énergétiques.

Ces démarches sont interconnectées et il peut sembler difficile pour les collectivités et leurs services de distinguer les actions mises en œuvre dans le cadre de l’Agenda 21, du Plan Climat ou d’une démarche Cit’ergie. Si à ces démarches on ajoute les programmes d’actions liés aux autres compétences de la commune telles qu’un Plan de Déplacement Urbain ou un Plan Local d’Urbanisme, il est évident que cela peut ressembler très rapidement à un mille-feuilles inextricable où les objectifs et les indicateurs de chaque service deviennent de moins en moins lisibles. Dans tous les cas, lorsqu’une collectivité se lance dans une ou plusieurs de ces démarches, il est impératif de consacrer du temps à l’organisation et à la gouvernance du projet afin que chacun puisse se repérer et puisse mettre en perspective son action par rapport à une démarche globale environnementale. Le rôle du service ou de la direction de la communication est absolument stratégique à ce niveau là.

Quelle place y occupent la sensibilisation et la communication ?

La communication est un des éléments clés de la réussite de telles démarches de développement durable à l’échelle d’un territoire. Le plan de communication doit être envisagé à deux niveaux bien distincts. Un premier niveau est celui consacré à l’organisation interne de la collectivité, c’est-à-dire une communication consacré aux agents des services de la collectivité. Ce niveau de communication doit permettre de rendre lisible les différentes politiques publiques (logo, charte graphique, évènements spécifiques…) au sein des services. Elle a également pour rôle de mobiliser et fédérer les agents autour de la démarche afin que les politiques puissent sortir d’une sphère uniquement politique et stratégique pour devenir une véritable politique opérationnelle mise en œuvre par les services. Sans adhésion des services, il n’y a pas de mise en œuvre possible.

Le deuxième niveau de communication se situe à l’échelle du territoire et doit conforter la collectivité territoriale à créer des synergies et inciter les initiatives au niveau de l’ensemble des acteurs de son territoire. Véritablement stratégique, ce niveau de communication implique un gros travail de réflexion sur les modalités de structuration de ce plan de communication. Les messages peuvent en effet être très variés en fonction des cibles auxquelles la collectivité s’adresse. On ne s’adresse pas de la même façon à des entreprises, à des associations ou à des établissements scolaires.
Ce deuxième niveau de communication permet à la collectivité d’activer des leviers d’action considérables et d’augmenter ses marges de manœuvre en matière d’actions concrètes à réaliser pour préserver nos ressources naturelles, faire des économies d’énergie ou encore développer la solidarité et l’égalité des chances sur son territoire. En effet, à elle seule une collectivité ne peut pas tout en matière de préservation de l’environnement au sens large. Bien sûr elle gère un patrimoine composé de bâtiments, de flottes de véhicules, de réseaux et peut agir directement sur ceux-ci afin de les rendre plus performants, plus économes, moins impactants. Toutefois, sans l’adhésion et la mobilisation de l’ensemble des acteurs du territoire, la lutte contre le changement climatique et la préservation de nos ressources naturelles n’ont aucune chance de voir apparaître des résultats à la hauteur des enjeux qui sont, je le rappelle, aussi bien sociaux qu’économiques et dépassent largement la seule sphère environnementale.

Délaisser ou négliger la communication dans de telles démarches, c’est s’assurer de la non adhésion des partenaires et donc de l’échec de ces politiques de développement durable.

Vous intervenez fréquemment pour réaliser des bilans Carbone. Pouvez-vous nous rappeler de quoi il s’agit, les finalités et les difficultés rencontrées dans cet exercice ?

Le Bilan Carbone est un outil réalisé par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) qui a pour objectif de comptabiliser les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les activités d’une structure telles qu’une entreprise ou une collectivité territoriale. Cet outil permet donc d’établir « l’impact climatique » d’une organisation.

La réalisation d’un Bilan Carbone nécessite de collecter un très grand nombre d’informations concernant les quantités d’énergie consommées, les déplacements effectués au sein de l’organisation, les achats effectués par celle-ci, etc. Tout ceci est entré dans un logiciel qui retranscrit automatiquement toutes ces données en émissions de gaz à effet de serre. L’objectif final est de hiérarchiser les postes d’émissions liées aux différentes activités de la structure. Cela permet à une entreprise ou une collectivité de connaître ses marges de manœuvre en matière de réduction d’émission de gaz à effet de serre mais surtout de savoir par quelles actions elle doit commencer pour mener une politique efficace de lutte contre le changement climatique et de réduction des consommations d’énergie. La finalité d’un Bilan Carbone est de mettre en œuvre un programme d’actions qui soit, là encore, à la hauteur des enjeux énergétiques et climatiques.

Dans ce genre de projet, la communication revêt un rôle également fondamental. En effet, la collecte de données aussi variées que les déplacements, les achats, les factures d’énergie nécessite de mobiliser l’ensemble des services d’une organisation. Là encore, un plan de communication interne adapté et bien identifié par les services internes permettront d’optimiser ces démarches souvent très chronophages.

Et surtout, une fois le bilan Carbone effectué, quels sont vos conseils relatifs à la diffusion des résultats en interne et en externe ? Faut-il communiquer ? Selon quel calendrier ? Y a-t-il des écueils à éviter ?

Une fois le bilan réalisé, la principale erreur est de mettre l’étude dans un tiroir et de la laisser tomber dans l’oubli. En effet, la réalisation d’un tel travail a nécessité beaucoup d’énergie et de temps au sein des services et a généralement mobilisé beaucoup d’agents pour assurer une collecte efficace des données. Par la suite, ceux-ci sont naturellement dans l’attente de connaître les résultats produits par l’étude mais surtout ils attendent une mise en œuvre d’actions concrètes afin de réduire la vulnérabilité de leur structure vis-à-vis du contexte énergétique et climatique. Si la structure qui a commandité un Bilan Carbone ne communique pas sur les résultats obtenus et si celle-ci ne met pas en œuvre un véritable programme d’actions, elle s’assure inévitablement un discrédit vis-à-vis de ses parties prenantes qu’elle avait réussi à mobiliser. C’est pourquoi, dès les premiers résultats d’une telle étude, il convient de mettre en œuvre un plan de communication destiné à valoriser des actions que l’on qualifie « à victoire rapide » ou actions « Quick Win ». Ces actions montrent aux parties prenantes que l’entreprise ou la collectivité s’est bien emparée des enjeux énergétiques et climatiques et se met en action rapidement. Ces actions, simples et concrètes (réduction de la consommation de papier, achats de vélos de service, etc.), ne répondent bien évidemment pas à la totalité des enjeux mais montrent, ou démontrent, que la structure a bien pris conscience de sa responsabilité individuelle et se donne les moyens d’agir rapidement. L’adhésion future des agents à d’autre projets ou d’autres politiques n’en sera que facilitée.

Comme je l’ai dit précédemment, les enjeux énergétiques et climatiques peuvent être véritablement anxiogènes. Les catastrophes naturelles redoutées telles que les inondations, les tempêtes et les canicules ainsi que les conséquences économiques et sociales d’une montée inévitable des prix de l’énergie peuvent provoquer chez chacun un sentiment de peur et une envie impérative de lutter contre cet état de fait. L’heure est au passage à l’acte. Il n’y a aujourd’hui rien de plus contre-productif que de communiquer pour sensibiliser et mobiliser les citoyens et ensuite ne pas se donner les moyens d’agir. La communication doit être l’élément déclencheur à la prise de conscience mais également se poursuivre tout au long de la démarche pour valoriser le passage à l’acte. Sans tomber dans le greenwashing bien sûr !

Merci beaucoup Fabien pour cet éclairage. Ceux qui le souhaitent peuvent vous contacter directement par mail : fabien.thoumire@univ-rouen.fr.

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