Certaines personnes ont plus de difficultés à trier les déchets que d’autres

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D’après Mickaël Dupré, chercheur spécialisé en communication et techniques d’influence appliquées à l’environnement, il existe de très nombreux facteurs qui influent sur nos comportements. Les facteurs comme l’âge ou la catégorie socio-professionnelle sont souvent cités alors qu’ils ont un effet relativement limité. Les facteurs psychosociaux comme le contrôle perçu, les normes sociales ou l’attachement au lieu de vie sont beaucoup plus puissants.

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Bonjour Mickaël, nous sommes ravis de vous accueillir à nouveau sur Sircome.fr. Dans un précédent entretien, vous avez décrit votre expertise en psychologie, communication et techniques d’influence. Vous avez évoqué votre travail autour du tri et de la prévention des déchets et nous aimerions en savoir plus. En particulier, vous avez réalisé une étude sur les facteurs déterminants les comportements de tri. Pouvez-vous nous les décrire ?

J’en ai identifié plus de 200. Les facteurs sociodémographiques (âge, sexe, catégorie socio-professionnelle…) sont les plus utilisés. Pourtant, ils expliquent moins de 10 % du comportement éco-citoyen !

Les facteurs psychosociaux (comme les normes sociales, les attitudes ou le contrôle perçu) sont beaucoup plus puissants, mais difficiles à mesurer.

Le facteur qui influe le plus sur les comportements est le contrôle perçu. Il s’agit de la réponse à la question : « dans quelle mesure je m’estime être en capacité de réaliser ce comportement de façon efficace ? ». Elle est déterminante, pour bon nombre de nos pratiques.

Concrètement, pour avoir un bon contrôle perçu relatif au tri des déchets, il faut avoir le sentiment de bien connaitre les consignes, d’avoir un accès facile et rapide au lieu de collecte, d’avoir suffisamment de place chez soi pour trier, etc.

L’attachement est un autre facteur important. En effet, l’attachement au lieu (logement, quartier, ville) affecte considérablement l’adhésion au tri. En termes d’applications, cela devrait inciter les acteurs des déchets à faire des opérations de sensibilisation très localisées et rendant saillantes les identités sociales de quartier.

Il existe également des facteurs situationnels et culturels dont l’intérêt varie beaucoup en fonction des comportements dont il est question.

Le contrôle perçu, comment affecte-t-il les pratiques de tri ?

En fonction des niveaux auxquels le sentiment de contrôle est perçu, il faut déployer les moyens adaptés. Je vais vous donner un exemple tiré d’une recherche menée auprès d’habitants d’une résidence qui ne triaient pas beaucoup. Après enquête, l’obstacle identifié par les usagers était la distance entre la résidence et le point d’apport volontaire (PAV). La même distance ne posait par contre aucun problème dans un bâtiment similaire situé dans la même rue. Les chercheurs ont déplacé le PAV de 50 centimètres et comme par magie les habitants de la résidence se sont mis à trier bien davantage. En fait, il faut bien faire la différence entre la réalité objective et les perceptions. Ce sont ces dernières qu’il faut prendre en considération.

Peut-on dire que certains profils ont plus de difficultés à trier que d’autres ? Pourquoi ?

Bien entendu. Les jeunes par exemple représentent ce que l’on pourrait appeler une population difficile pour le tri. L’obstacle ne tient pas tant dans la taille éventuellement réduite du logement que dans la relative absence d’habitude. Les étudiants déménagent régulièrement. Ils ont tendance à manger au restaurant universitaire, chez un ami, un sandwich, etc. Ils peuvent également ramener des plats de chez leurs parents. L’heure de retour au logement peut également être particulièrement irrégulière. Un grand nombre d’étudiants ne considèrent pas leur logement étudiant comme leur logement principal. À un niveau identitaire, ils habitent encore chez leur(s) parent(s). Tous ces éléments ont en commun d’être transitoires, archaïques. Ils ne contribuent pas à structurer le quotidien. Dans ces conditions, il est difficile de prendre et de maintenir une habitude, y compris celle de trier. C’est encore plus délicat dans les colocations : le tri reposant sur la participation de chacun, cela devient très aléatoire.

Serait-il donc nécessaire d’adapter des messages ou des démarches spécifiques à chaque type de trieur ?

Oui, mais cela est valable pour toutes les pratiques. Pour reprendre l’exemple des étudiants, les campagnes de sensibilisation ne sont pas très efficaces car ils sont déjà convaincus de l’utilité sociétale du tri. Il est préférable d’équiper les logements de bacs pour les différents flux de déchets ou encore d’afficher dans une partie commune de la résidence l’identité de toutes les personnes déclarant prendre part au tri. Quand je dis identité, cela peut être le numéro du logement ou le prénom. Bien entendu, c’est avec l’accord de chacun que leur identité est signalée. Le mieux étant que la personne affiche elle-même son nom sur l’affiche. Cette technique met en jeu deux processus distincts :

  • d’une part, l’individu dont le nom est publiquement affiché se doit par la suite d’être exemplaire à ses propres yeux ;
  • d’autre part, les personnes qui ne trient pas et qui voient que la majorité de leurs pairs trie aura tendance à se mettre à trier pour protéger leur sentiment d’appartenance à au groupe.

Quels sont les facteurs bloquants qui peuvent empêcher les citoyens d’avoir des comportements écoresponsables ?

Le premier obstacle est le coût. Qu’il s’agisse d’un coût financier, d’un coût en termes de temps ou de cognitions. À coût et à temps égal, le principal obstacle est la résistance au changement. C’est aussi pour cela que la communication engageante et plus généralement les stratégies comportementales marchent aussi bien.

Sur le plan pratique, comment appliquer ces recherches ? Par exemple au sein d’une entreprise ou d’un quartier ? Comment encourager les membres d’une communauté à adopter une pratique durable ?

De nombreuses recherches sont déjà des recherches appliquées. Si l’on veut que les usagers d’une structure éteignent les lumières, on peut mettre en place un nudge ou d’autres affichages pertinents et adaptés aux freins identifiés sur place. On peut également organiser un évènement participatif et engageant pendant lequel on mobilisera plusieurs processus psychosociaux : les influences sociales, l’implication publique, différents niveaux d’identification de l’action, etc.

Un nudge ? Pouvez-vous préciser ce que c’est ?

Le concept de nudge est récent. Il date de 2008 et du livre du même nom publié par deux chercheurs américains. On peut le traduire comme un « coup de pouce » afin de passer à l’acte. Le nudge permet de désigner des techniques d’influence reposant sur une grande variété de ressorts psychologiques de la réalisation de comportements.

Vous avez parlé de niveaux d’identification de l’action, mais de quoi s’agit-il ?

C’est la façon dont on décrirait un comportement si on nous le demandait. Par exemple, quand vous éteignez la lumière, vous appuyez sur un bouton, vous évitez de gaspiller l’énergie, vous protégez l’environnement. Vous faites tout cela à la fois. Mais si l’on vous demandait ce que vous avez fait. Que diriez-vous ?

« J’ai éteint la lumière, tout simplement »

Oui. Maintenant, il est possible d’associer cette identification que l’on définit de bas niveau, c’est à dire très factuelle, à un autre niveau d’identification d’un plus haut niveau, en l’occurrence la protection de l’environnement. Par exemple, j’ai expérimenté deux affiches dans des sanitaires collectifs : sur l’un était écrit « pensez à éteindre la lumière en sortant » et sur l’autre « pensez à l’environnement, pensez à éteindre la lumière ». Et bien la seconde affiche obtient de bien meilleurs résultats, grâce à la combinaison des deux niveaux d’identification.

Qui est concerné par vos travaux ?

Toute forme d’organisation, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle souhaite modifier des comportements dans une direction plus durable.

Plus spécifiquement, que peuvent faire les collectivités pour inciter les citoyens à trier d’avantage et sensibiliser les individus à des pratiques quotidiennes plus écoresponsables ?

Énormément de choses, parce qu’il y a du potentiel. Pour ma part, je réaliserais d’abord une recherche bibliographique. De nombreuses études et recherches ont déjà été réalisées et j’en ferais le tour afin de ne pas chercher ce qui a déjà été trouvé et pour m’en servir comme base de départ. Ensuite, je ferais une analyse du terrain pour identifier les freins et les leviers potentiels de changement. Enfin, je mettrais en place les dispositifs adaptés : sensibilisation, incitation, communication, road show, etc. C’est le terrain, avec ses caractéristiques, ses acteurs et ses pratiques en cours qui dictent le type d’intervention à réaliser.

Pour en savoir plus, vous pouvez contacter Mickaël sur Twitter @MickaelDupre ou consulter la rubrique « Nudge, comportements et influence » sur Sircome.com.

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