Quand le Coach carbone zappe le collectif

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Comme de nombreuses initiatives de sensibilisation à la lutte contre le changement climatique, l’outil Coach Carbone de la FNH et de l’Ademe se focalise sur une réduction décontextualisée des émissions de CO2 et restreint le champ d’action à la sphère individuelle au détriment de la sphère collective. Cela n’est pas suffisant et pourrait même s’avérer contre-productif.

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Pour promouvoir le site Coachcarbone.org, la Fondation pour la nature et l’homme et l’Ademe ont produit quatre vidéos de trois minutes, chacune sur un poste important de dépense énergétique des Français : transport, logement, alimentation, équipement. Elles proposent au grand public « des pistes d’actions concrètes pour faire le plein d’économies au quotidien ». Des chiffres clefs, la réponse d’un expert (Claire Renucci de FNH ou Pierre Galio de l’Ademe) à un particulier, la présentation de l’outil Coach Carbone : ces vidéos sont plutôt bien faites.

Toutes ces vidéos sont accessibles sur la page À vous de coacher ainsi que les spots publicitaires de 30 secondes, avec un ton « drôle, décalé et accrocheur », qui les accompagnent.

Cette campagne, l’outil Coach Carbone lui-même et, plus généralement, la plupart des initiatives de sensibilisation au climat présentent trois défauts majeurs :

  • Un objectif de réduction décontextualisée des émissions de gaz à effet de serre. Le message est simpliste : il faut réduire notre poids carbone ! Alors nous risquons de perdre de vue les enjeux qui dépassent la question du carbone : santé publique, qualité de l’air, qualité de vie, relations sociales…
  • Une focalisation sur un faible nombre de motivations comme l’intérêt purement économique ou le matérialisme. Pourtant, les individus évaluent leur engagement sur de nombreux critères environnementaux, sociaux, économiques, politiques… Il y a donc un risque d’éroder des motivations plus fondamentales comme l’accomplissement personnel, l’appartenance à une communauté, la citoyenneté, les valeurs pro-sociales et pro-environnementales.
  • Enfin, un manque d’intérêt flagrant pour toutes les formes d’engagement dans la sphère collective comme signer une pétition, adhérer à une ONG, contacter ses élus locaux et nationaux… En effet, les actions proposées se limitent à la sphère privée : acheter des appareils économes, les utiliser avec raison, trier ses déchets, acheter local, prendre son vélo… Pourtant, la dimension collective de l’action est primordiale pour transmettre un sentiment d’efficacité et faire évoluer les normes sociétales d’engagement.

Dans un ouvrage récent [[Corina Höppner and Lorraine Whitmarsh, « Public Engagement in Climate Action: Policy and Public Expectations », in Lorraine Whitmarsh, Saffron O’Neil and Irene Lorenzoni (Eds), Engaging the Public with Climate Change, Earthscan, 2011, pp.47-65]], Corina Höppner (chercheuse spécialisée sur les dimensions sociales et politiques du changement climatique et des risques naturel, actuellement au sein de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, en Suisse) et Lorraine Whitmarsh (chercheuse en psychologie et sociologie de l’environnement à l’Université de Cardiff et au centre Tyndall de recherche sur le changement climatique) expliquent en détail pourquoi de telles initiatives sont inefficaces voire contre-productives. Voici, en résumé, leur point de vue :
Quand les individus sont sollicités pour s’engager dans la lutte contre le changement climatique, ils tendent à évaluer leur engagement avec une série de critères environnementaux, sociaux, économiques et politiques, plutôt que cliniquement se focaliser sur une réduction décontextualisée des émissions de gaz à effet de serre. Quand bien même certaines de ces mesures d’engagement de la sphère privée aborderaient ponctuellement des motivations non environnementales (comme les économies d’argent ou d’énergie), les autres valeurs et motivations sont ignorées (en particulier celles de la sphère publique de l’engagement). Une telle vue étroite de l’engagement porte le risque de discordance avec les attentes plus larges des individus relativement à leur engagement et de ne pas être réceptif aux formes d’engagement qui pourraient induire des effets indirects sur l’environnement et des effets directs sur le sentiment d’efficacité et indiquer des normes sociétales d’engagement. De plus, en de focalisant sur un faible nombre de motivations, comme l’intérêt purement économique ou le matérialisme, risque de renforcer celles-ci et d’éroder des motivations plus fondamentales (comme l’accomplissement personnel, l’appartenance à une communauté, la citoyenneté, les valeurs pro-sociales et pro-environnementales).

Pour finir, le changement climatique est un problème collectif et une question politique. Ainsi, il ne sera pas suffisant d’augmenter la conscience, les connaissances individuelles sur le climat et les réflexes de consommateurs, cela va aussi nécessiter un débat de société à propos du climat futur, des structures sociétales, des options énergétiques et des solutions d’adaptation dont nous voulons, ainsi que renforcer la perception de l’efficacité collective et politique d’engager de tels débats à travers une revitalisation de l’engagement dans la sphère publique. Ainsi, la pensée officielle à propos de l’engagement ne devrait pas uniquement considérer les impacts environnementaux directs de certains comportements spécifiques. Il devrait plutôt prendre en considération l’impact indirect sur les perceptions des individus de l’efficacité (personnelle, collective et politique), sur leurs motivations (qu’ils pourraient renforcer ou éroder) et refléter le soutien institutionnel et des infrastructures pour les promouvoir. Dans le futur, documents et initiatives devraient s’efforcer d’élaborer un cadre plus intégratif permettant de jouer à la fois sur l’engagement privé et collectif. Bien qu’il soit impossible de quantifier les effets d’une telle démarche sur les réductions d’émissions de gaz à effet de serre, dans une démocratie, c’est la seule voie perceptible pour dépasser les substantielles barrières sociales vers l’engagement, et pour réduire les niveaux d’apathie et d’incapacité. Finalement, un tel cadre serait un pas vital pour activement traiter et résoudre les déconnexions et tensions entre les différentes compréhensions de l’engagement du public dans les politiques relatives au changement climatique.

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